Nor

Idées du nord / Ideas of north

Collectif, art, fiction et poésie, Montréal, Nor, 2004, 62 p.
Dirigé par Daniel Canty et Dana Velan


Nor : Nord, North, Norte. Vingt artistes et huit écrivains canadiens sont invités à incarner leurs « idées du nord ». Leurs œuvres sont recueillies sur les feuilles volantes d’un livre-objet unique. Nor est l’exposition portative et la cartographie imaginaire d’un lieu qui nous habite.

L’idée du Nor

Nor est né d’une inversion de perspective.

D’abord, il y eut la rencontre avec Dana autour d’une des tables de la salle à manger du Centre des arts de Banff, où les artistes en résidence dînent en commun. Les premières questions sont souvent les mêmes : « What are you doing here? » et « Where do you come from? ». Je conçois un projet pour l’Institut des nouveaux médias. Elle est ici pour dessiner la Lune. Nous évoquons Montréal comme si nous y étions. Nos vies y suivent des cours parallèles. L’éloignement à Banff leur permet de converger dans l’image lointaine de notre ville.

Maintenant, de retour à nos vies montréalaises respectives, nous finissons par nous retrouver. Je ne rappelle plus très bien à quel moment l’invitation a été lancée, mais je me souviens de sa simplicité : « I would really like to do a project with you. Let’s find something. » Dana me dit qu’elle porte en elle depuis une décennie l’idée d’une publication — nous disons alors « un magazine » — qui constituerait un espace de partage et de rapprochement pour les artistes canadiens.

Je l’écoute, et je revois cette image erronée, qui persiste en moi, d’une revue des antipodes : Sur, le « Sud », le périodique dirigé par María Kodama, dans lequel écrivaient Jorge Luis Borges et Adolfo Bioy Casarès. J’imagine ses pages comme des feuilles volantes placardées sur les murs de Buenos Aires. Cette image, comme plusieurs, est une utopie. Sur est un objet relié, dont on a publié trois cent onze numéros en trente ans. Parce que j’aimais l’idée de cette revue placardée, je me refusais à en vérifier l’exactitude. Nor vient donc du sud et répond à un Sur imaginaire, qui n’a jamais tout à fait éxisté. À une autre extrémité du temps et du monde, nous lui tendons un miroir lointain, lui donnons un peu plus de substance.

Du titre ou du thème, je ne saurais plus dire lequel est venu en premier. Nord , North, Norte. Une sonorité partagée donne sa direction commune au mot « nord » dans cinq des principales langues apportées par les Européens en Amérique : le français, l’anglais, l’espagnol, le portugais, l’italien, l’allemand. La publication sera trilingue : française, anglaise, un peu espagnole. Son titre devait résonner sans qu’il soit besoin de l’expliquer, dans toutes ces langues, et dans aucunes.

Les choses nous imposent leur sens, et la pensée se nourrit d’étranges conjugaisons. Nor a ainsi une autre signification, que nous n’avions pas prise en compte et qui évoque la nature hybride du projet : en anglais, « neither nor » signifie « ni ceci, ni cela ». De même, dans le langage de la logique formelle, « nor » décrit ce qui ne correspond ni à oui ni à non.

Dana dessine. J’écris. Dans les pages de Nor, il se trouve des œuvres visuelles et des textes. Ils se partagent le même territoire : d’une à quatre pages blanches, à utiliser selon ses besoins, à l’horizontal ou à la verticale. La contrainte thématique et la contrainte matérielle sont les seules à orienter l’activité des artistes. La matière, lorsqu’on s’y rend disponible, suggère son propre sens. Le texte, qui est porteur d’images, se rapproche de l’image, qui, elle, réfléchit tout ce qu’on peut en dire. Il ne s’agit ni exactement de littérature ni exactement d’art visuel : il s’agit surtout du nord, et toujours de Nor.

Nor est un livre qui voudrait n’être pas tout à fait un livre. Ses feuilles volantes présentent les moments d’une exposition qui n’a jamais eu lieu. Recension d’un territoire qui n’existe qu’en imagination, Nor tente de nous faire voyager vers lui pour qu’il existe en commun. Les noms des artistes, de leurs pièces et de leurs textes sont confinés à une légende liminaire. Nous voulions que Nor ressemble à quelque chose qui arrive. Les œuvres se déplient comme des cartes géographiques et se présentent comme les reliefs d’un vaste paysage. Chacune d’entre elles suggère un monde en soi, tout en s’imbriquant dans une mosaïque des « idées du nord ».

Ce sous-titre est emprunté à Glenn Gould, qui prit un jour le train vers Churchill, au Manitoba, pour réaliser un documentaire radio sur le Canada boréal. Churchill n’est pas le Grand Nord, mais le mouvement de Gould était nordique. Il lui permettait de se projeter par l’imagination vers un lieu où il n’était pas, qui s’avançait vers lui au long de son voyage, et des conversations qu’il entretenait avec quatre « travailleurs du nord ».

Il n’y avait pas d’Inuits dans le train de Gould pas plus qu’il n’y en a dans nos pages. Ils conçoivent trop bien ce que la plupart d’entre nous doivent se contenter d’imaginer. Nor propose plutôt une rencontre avec les « idées du nord » de vingt artistes et huit écrivains d’un nord moins nordique. Ils ont utilisé les pages que nous leur offrons pour faire apparaître un lieu qui existait en eux. Ils l’ont fait exister pour nous. Les pages de Nor obéissent à la logique des espaces vides : dès qu’on s’y rend, ils ne se ressemblent plus tout à fait, mais nous ressemblent un peu plus. Nous en altérons la blancheur. À la fin, nous regardons tout, toujours, et parlons de tout, toujours, comme si nous y étions. Pourtant, le monde existe sans notre aide. Il nous pousse à imaginer ce que nous ne voyons pas.

J’aime me rappeler que les images partagées ont le pouvoir de nous rapprocher, mais que c’est à nous de les faire apparaître. Je souhaite en ce sens que ce livre, qui a pris deux années à advenir, ressemble à une apparition. Je voudrais qu’il existe sans nous, dans un ailleurs vers où je vous invite à continuer de voyager.

–Daniel Canty, 10 mars 2005




Œuvres: Patrick Beaulieu, Nancy Bleck, Philippe Corriveau, Benoît Depelteau, Rachel Gareau, Guillaume Lachapelle, Jacky Georges Lafargue, David Liss, Alain Massé, Ed Pien, Alexandre Saint-Jalm, John Scott, Rafael Sottolichio, Diana Thorneycroft, Marie-Hélène Turcotte, Dana Velan, Nicola Woods, Jackie Wexler, Myriam Yates, Juno Youn
Textes: Salvador Alanis, Daniel Canty, Philip Hawes, Tara McVicar, Xandère I. Sélène, Simon St-Onge, François Turcot, Dominiq Vincent
Concepteurs et commissaires: Daniel Canty & Dana Velan
Direction artistique: Daniel Canty
Design: Alexandre Saint-Jalm / émétique
Imprimeur: Jean-Marc Côté
Éditeurs: Dana Velan et Daniel Velan